Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/04/2006

Il y a longtemps que...

... je ne vous ai pas ennuyé avec un texte chiant. Et bien voilà, c'est réparé !

Mais une autre raison fondamentale mérite d'être évoquée [pour expliquer la vision naturaliste du monde social]. Elle réside dans le fait que nous ne pouvons rien penser sans le concours du langage ; et que celui-ci, loin d'être un instrument neutre au service de n'importe quelle sorte de pensée, est au contraire un instrument forgé séculairement par et pour une vision substantialiste et naturaliste du monde, à telle enseigne que le seul fait d'utiliser le langage courant induit irrésistiblement chez le locuteur une conception naturaliste de la réalité, qui lui semble aller de soi.

En effet, le langage ordinaire présente le réel - et n'importe quel dictionnaire en est à sa façon une illustration éloquente - comme s'il était une collection dénombrable de choses existant en soi et par soi, séparément les unes des autres, chacune possédant son essence distincte, sa nature propre, étrangère à celle de toute autre. Chaque substantif du vocabulaire postule ainsi l'existence d'une substance ayant des propriétés caractéristiques irréductibles.

Toute appellation ou dénomination, condensée en un nom, est une définition, c'est-à-dire au sens propre une délimitation, d'un objet (ou famille d'objets) considéré comme stable et capable de nous imposer de lui-même la reconnaissance de son existence propre. C'est ainsi que le langage et, du même coup, la pensée commune émiettent la réalité en une mosaïque de substances juxtaposées, déconnectées, là où l'investigation scientifique ne découvre que des relations et des processus.

Sans doute l'infirmité de nos organes sensoriels, le caractère superficiel, fragmentaire et grossier des informations qu'ils nous livrent sur la réalité sont-ils pour beaucoup dans l'inadéquation du langage ordinaire à une vision relationnelle et génétique des faits. Mais celui-ci ne se borne pas à refléter les limites de notre expérience. Il contribue aussi, et puissamment, à l'informer en retour.

Dès lors que des appellations nominales existent, elles tendent à faire exister à nos yeux ce qu'elles désignent, sous la forme où elles le nomment, c'est-à-dire finalement comme un objet en soi possédant effectivement et définitivement les propriétés que lui prête sa définition, la preuve de l'existence de cet objet résidant, à la limite, dans le fait qu'on peut le nommer et donc le penser.

Cette capacité du langage à réaliser (donner une réalité à) des abstractions est tellement forte que même la pensée scientifique a du mal à s'en affranchir. C'est tout particulièrement vrai dans les sciences humaines, qui restent largement tributaires du langage courant dans leur appréhension des phénomènes. C'est ainsi que la science sociale bute constamment dans sa démarche sur des objets pré-construits, c'est-à-dire sur d'hypothétiques réalités dont parfois on peut se demander si elles ont un autre mode d'exstence que le mot qui sert à les désigner, lequel pourtant, à cause de sa familiarité et de son long usage leur confère une évidence inquestionnable.

On se bornera ici à un exemple, entre cent autres, d'objet préconstruit : celui de "l'opinion publique", artefact dont la réalité tient pratiquement tout entière dans ce qu'en disent les médias et tout spécialement aujourd'hui les instituts de sondage qui, sans s'interroger outre mesure sur le bien-fondé de leur démarche, collent, à des fins d'agrégation statistique, cette étiquette abusivement globalisante et homogénéisante sur une série limitée d'opinions individuelles artificiellement provoquées par leurs questions et de surcroît arbitrairement considérées comme interchangeables. Mais pour l'immense majorité des gens, l'existence d'une "opinion publique" ne fait aucun doute. Puisque les médias en parlent, qu'elle a un nom et même qu'on la mesure en pourcentages !

Le progrès dans la connaissance des faits sociaux doit donc souvent se conquérir contre l'illusion du déjà-connu attachée au déjà-nommé, car le langage ordinaire charrie, à l'insu même de ceux qui l'utilisent, une sociologie spontanée, en vertu de laquelle chacun sait ce qu'est "la société" et comment elle fonctionne, avant même de s'être posé la question.

D'où l'incongruité apparente des questions soulevées par la sociologie, comme lorsqu'elle demande ce que recouvrent des appellations aussi familières et convenues que "l'homme", "la femme", "la jeunesse", "la famille", "l'école", "la mode", "le chômage", "le pouvoir", "le patronat", "la délinquance", "le sport", "le mal des banlieues", "le suicide", etc. alors que tout le monde sait bien de quoi il s'agit !

Alain Accardo, Introduction à une sociologie critique (Lire Pierre Bourdieu), 384 p., Agone, 2006 (troisième édition), pp.39-41. 10 euros. Un petit livre sympa pour aborder la lecture de Bourdieu.

11:35 Écrit par Schleuder | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : accardo, bourdieu, triscotte, sociologie, triscottes

Les commentaires sont fermés.