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06/05/2006

Immigration : le parler vrai

Comme presque toutes nos grandes querelles nationales, celle de l'immigration possède une caractéristique : on parle beaucoup et on sait peu. Connaissons-nous exactement le nombre des étrangers résidant en France ? Faut-il arrêter l'immigration ? Les départs forcés ou volontaires sont-ils plus nombreux aujourd'hui qu'hier ? La France a-t-elle trahi sa mission de "terre d'asile" ? Combien d'étrangers accèdent chaque année à la nationalité française ? Y a-t-il une délinquance étrangère supérieure à la moyenne nationale ? Pourquoi les enfants d'immigrés, même nés français, souffrent-ils d'un échec scolaire particulièrement grave ? L'immigration en provenance d'autres continents est-elle vécue en France autrement que dans le reste de l'Europe occidentale ?

Autant de questions à propos desquelles la véhémence des échanges le dispute ordinairement à l'ignorance des données. On a pu entendre récemment un éminent homme d'état, tout à fait libéral, déclarer : "Il faut arrêter l'immigration". Or l'immigration est arrêtée depuis 1974, date à laquelle le gouvernement a décidé d'interdire l'entrée en France de nouveaux travailleurs étrangers permanents. Les seules entrées nouvelles autorisées, depuis lors, sont dues au regroupement familial, ou aux demandeurs d'asile politique. Le pourcentage global d'augmentation de la population étrangère, qui était de 4,5% par an de 1968 à 1974, est tombé à 1% par an de 1975 à 1982 et à 0,7% de 1982 à 1985.

On répondra que l'immigration clandestine échappe à ces statistiques. Mais point besoin de la clandestinité pour que les statistiques nagent dans le chaos. En 1982, l'Institut national de la statistique et des études économiques -l'Insee- dénombre 3 680 100 étrangers, et le ministère de l'Intérieur, 4 223 928. C'est que l'Insee se fonde sur les résultats du recensement de 1982, comme si les formulaires étaient tous remplis et retournés avec zèle et exactitude en milieu immigré que dans les autres ! Quant aux bénéficiaires de l'asile politique, il y en a eu 1600 en 1974 et 30 000 en 1986. Comment, à la lecture de ces chiffres, ne pas rire aux anathèmes stupides sur la France devenue "terre de l'exclusion" !

Ces précisions, et bien d'autres encore, il faut savoir gré à Jacques Voisard et Christiane Ducastelle [La question immigrée dans la France d'aujourd'hui, Calmann-Lévy]de nous les apporter dans leur livre clair, succinct et serein, précieux outil d'information, rédigé sur un ton d'une neutralité totale. La lecture devrait en être rendue obligatoire à tous les députés de la nouvelle Assemblée, et plus encore peut-être... aux battus, s'ils veulent s'expliquer leur infortune.

Non que l'immigration en France soit exceptionnelle. Avec 7% d'étrangers dans la population, nous sommes dans la moyenne européenne. Mais plusieurs facteurs additifs aggravent les tensions : la surconcentration dans certains départements et, avant tout, dans les zones urbaines. Songeons que 70% des étrangers vivent dans des villes de plus de 100 000 habitants, et 40% seulement des Français. D'où quatre conséquences : logements surpeuplés, chômage aggravé, enseignement insuffisant débouchant sur l'échec, forte délinquance.

D'où cette idée clef que le problème immigré en France n'est d'abord que l'amplification des handicaps de la France pauvre en général, auxquels s'ajoutent des handicaps spécifiques, différents selon les pays d'origine. Aussi la véritable ligne de partage ne passe-t-elle pas avant tout entre les résidents qui ont la nationalité française et ceux qui ne l'ont pas. Entre les naturalisations (60 000) et les naissances (40 000), il y a 100 000 nouveaux Français par an. Mais cela ne veut pas dire qu'ils ne continueront pas à vivre pour autant dans le contexte immigré, avec ses désavantages économiques, socio-culturels et psychologiques. L'immigré "existentiel" peut fort bien ne pas être étranger, et de nombreux étrangers, résidents permanents ou de longue durée, ne partagent pas du tout le mode de vie immigré.

Il faut donc "déracialiser" la question immigrée et la "socialiser", retirer le dossier aux vociférateurs de tous bords, pour le situer enfin sur son terrain propre, celui des réalités humaines, économiques et culturelles.

Deux exemples. La surdélinquance immigrée est un fait. Je me propose de démontrer ici que celui qui nie catégoriquement ce fait est en réalité raciste. En effet, c'est parce qu'il admet implicitement que la surdélinquance peut être due à la race ou à l'ethnie que notre homme préfère la nier, craignant qu'elle n'exacerbe la xénophobie. Au contraire, celui que n'effleure pas l'idée que la surdélinquance s'expliquerait par la race n'éprouve aucun besoin de s'aveugler, parce qu'il sait qu'elle provient des conditions de vie : hyperconcentration dans les villes, entassement dans de mauvais logements, échec scolaire et chômage supérieurs à la moyenne générale, revenu inférieur. Ces conditions sont les mêmes que celles qui poussent à la délinquance la partie sinistrée de la population française. Mais la proportion de la population française qui vit dans ces mauvaises conditions est inférieure à celle des étrangers. Refuser de prendre acte de la surdélinquance étrangère n'est donc pas un comportement antiraciste : c'est le contraire. Ce comportement a des conséquences néfastes, car il paralyse toute action entreprise pour obvier aux causes réelles, sociales, de cette surdélinquance. Pourquoi se pencherait-on sur les causes d'un phénomène dont on nous affirme qu'il n'existe pas ?

De même, remédier à l'échec scolaire en organisant une scolarité spécialement adaptée aux besoins des enfants d'immigrés, y compris la première génération née en France, ce serait, paraît-il, du racisme, parce que ce serait organiser la ségrégation scolaire. Mais c'est cet interdit même qui reflète un racisme subconscient. Car celui qui ne songe pas à attribuer l'échec scolaire à l'ethnie n'éprouve aucune fausse honte à en traiter les vrais générateurs, qui sont socio-culturels. Pour lui, un type d'enseignement conçu, à titre provisoire, de manière à pousser rapidement au niveau des autres élèves une catégorie handicapée par son milieu, à en épouser les besoins spécifiques, résulte d'impératifs purement techniques. Le véritable raciste, c'est l'autre.

"Compte tenu de l'échec scolaire, écrivent nos auteurs, du niveau de chômage, de l'absence de qualification professionnelle, on peut estimer entre 300 000 et 500 000 le nombre de jeunes, français ou non, âgés de 15 à 35 ans, qui sont en voie d'exclusion totale". Cela ne les console guère de savoir que quand ils avaient 8 ans, de belles âmes les ont imposés dans des classes qu'ils ne pouvaient pas suivre, sous prétexte de "refuser l'exclusion".

Entendons-nous : le but, l'impératif absolu, est que tous les enfants éduqués en France suivent côte à côte le même enseignement dans les mêmes établissements. Mais entre 6 et 9 ans, une pédagogie adaptée aux enfants souffrant de handicaps linguistiques, parce que le français n'est pas la langue maternelle de leurs parents, ce n'est pas de la discrimination : c'est le moyen de la supprimer. Dans ce cas, la ségrégation d'aujourd'hui, c'est l'intégration de demain, et l'intégration d'aujourd'hui, la discrimination de demain.

Voisard et Ducastelle sont, certes, partisans, comme doit l'être tout démocrate, de "banaliser la situation de l'enfant étranger à l'intérieur du système" et d'éviter "toute solution discriminatoire". On les approuve fortement. Mais voilà : dans la situation actuelle, pour prendre l'exemple de la région lyonnaise, 70% des jeunes immigrés de 16 à 25 ans sont sans travail et sans qualification. Les enfants d'immigrés qui sortent démunis du système scolaire français sont encore plus nombreux que les jeunes Français. Quelle morale abstraite peut justifier ce massacre ?

Si le pourcentage des étrangers en France est sensiblement le même qu'avant la guerre, l'immigration en provenance d'Afrique du Nord est devenue prédominante et a remplacé l'immigration d'origine européenne. La vague portugaise, dernier flux significatif en provenance d'un autre pays européen, est elle-même en voie d'extinction. L'islam n'est pas seulement la deuxième religion pratiquée en France, c'est la deuxième religion des Français, devant la religion juive et la religion protestante. Trop occupés à se jeter mutuellement la pierre à propos du fluctuant phénomène Le Pen, tout en le favorisant par leur carence, les partis politiques n'ont conçu, vis-à-vis de ces situations nouvelles, aucune politique d'ensemble. Ils n'ont réagi qu'au coup par coup, y compris les mauvais.

Pis : le même aveuglement se répète à l'échelle européenne. Car l'immigration africaine, proche-orientale ou asiatique concerne tous les pays d'Europe, et parmi eux, dorénavant, également les pays du Sud, où le flux migratoire s'est inversé. Aujourd'hui, c'est à Rome qu'on entend des réflexion ouvertement racistes contre les Nord-Africains et les Noirs. Or il n'existe, déplorent nos auteurs, aucun organisme européen chargé de suivre l'évolution de la présence étrangère sur le territoire de la Communauté ! Alors que le déséquilibre de la croissance démographique d'une rive à l'autre de la Méditerranée va faire monter la pression migratoire, l'Acte unique européen pour 1992 passe totalement sous silence la question immigrée ! Tant d'irresponsabilité confond. Ne nous étonnons pas si, demain, nous avons à payer cette ignorance volontaire de quelques nouvelles difficultés imprévues, quoique non imprévisibles.

J'ai mis l'intégralité du texte, d'abord parce qu'il le vaut bien, même si j'ai pourtant l'impression qu'il ne fait que rappeler des évidences. Que le problème, ce n'est pas vraiment l'immigration (elle est faible) mais l'intégration des immigrés et de leurs enfants. Que les solutions sont simples, à portée de mains. Mais que les idéologies des uns et des autres qui se sont succédés au pouvoir depuis 20 ans les empêchent de voir.

Et s'il y a une chose qui a changé depuis qu'a été écrit ce texte, en 1988, ce n'est pas la situation elle-même. C'est peut-être le degré de violence des réactions. Mais c'est surtout l'idée que l'intégration des immigrés est impossible. Que la solution consiste simplement à les mettre dehors, tous, immigrés, enfants d'immigrés, surtout les basanés et les bronzés. En clair, l'idée que la solution est "racialiste", que la délinquance colle à la (couleur de) peau, et ce malgré les évidences contraires, et que les comportements et décisions de nos gouvernants tendent à rendre crédibles.

J'ai aussi mis l'intégralité de ce texte parce que son auteur, sa mauvaise foi parfois, ses obsessions de temps en temps, ses provocations aussi, est, contre toute attente s'il avait fallu que j'écoute mes amis gauchistes, dans mon petit panthéon personnel.

Jean-François Revel est mort samedi dernier et c'est un esprit libre et pas facile à classer qui s'en est allé.

01:05 Écrit par Schleuder | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : immigration, Revel, triscotte, triscottes

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